La Mauritanie, gendarme de l'Europe Version imprimable Suggérer par mail
01-07-2008 - 04:36

Par: Chrisstophe Ayad

Au printemps 2006, le monde découvrait les cayucos, ces grandes barques d’une quinzaine de mètres qu’utilisent les pêcheurs mauritaniens et qu’ont commencé à emprunter les clandestins africains désirant rejoindre les Canaries, porte d’entrée de l’Espagne, et donc de l’Europe. Débordée par l’afflux soudain de candidats à l’émigration, la Mauritanie a subi parallèlement de fortes pressions de l’Union européenne, particulièrement de l’Espagne.

Dans l’ensemble des mesures exigées de Nouakchott, figurait, entre autres, l’ouverture d’un centre de rétention à Nouadhibou, dans le nord de la Mauritanie, destiné à accueillir les migrants refoulés des Canaries. Une ancienne école avait été réhabilitée à la hâte, avec l’aide et sous la supervision de la Croix-Rouge. Les habitants de Nouadhibou lui ont trouvé un surnom : «Guantanamito». Amnesty International a publié hier un rapport, intitulé «Mauritanie : personne ne veut de nous» , fruit d’une mission d’enquête menée en mars.

Le cas mauritanien est une illustration parfaite de la politique européenne de ces dernières années consistant à repousser vers le Sud ses frontières extérieures. D’autant que ce pays fait figure de maillon faible au Maghreb par rapport aux pétrorépubliques algérienne et libyenne, ainsi que la Tunisie et le Maroc dont la marge de manœuvre politique est bien plus forte.

Mais en externalisant ses problèmes migratoires, l’Europe a indirectement contribué à une hausse très nette des violations des droits de l’homme en Mauritanie. Amnesty International relève ainsi de nombreux cas d’arrestations d’Africains qui, bien qu’en situation régulière, ont été envoyés à «Guantanamito» et expulsés vers leur pays d’origine, sur le simple soupçon de projeter une traversée vers les Canaries. La police de Nouadhibou en profite, au passage, pour se livrer à des vols et à des actes de violence sur les présumés migrants. Autre exemple de ces violations du droit mauritanien : le code pénal local ne prévoit aucun délit consistant à quitter illégalement le territoire national.

Quant au centre de rétention lui-même, les enquêteurs d’Amnesty International y ont constaté un grave problème de manque de place - malgré 216 lits théoriques - et d’hygiène. De source officielle, ce centre a accueilli 3 257 personnes en 2007 (dont 1 381 Sénégalais et 1 229 Maliens, deux pays limitrophes de la Mauritanie), mais il n’a toujours aucun statut légal. Les expulsés ne peuvent déposer aucun recours administratif ou judiciaire, ni demander le statut de réfugié politique.

En exergue de son rapport, Amnesty cite un graffiti relevé sur les murs de «Guantanamito» : «A l’époque, quand les Blancs venaient en Afrique par la mer, on ne les traitait pas de clandestins ; pourquoi aujourd’hui, quand nous essayons d’aller par la mer en Europe, on nous traite de clandestins ?»


Source: Libération (France)


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