Une année après l'avènement du nouveau pouvoir, le bilan: 14 morts,16 blessés Version imprimable Suggérer par mail
22-04-2008 - 03:07

Par: Mohameden Ould Meyne

"19 avril 2007 – 19 avril 2008, une année de démocratie et de construction" : tel était le thème de la conférence-débat, organisée par le PNDD/ Adil, jeudi 18 avril au Cinéma Galaxy. Malgré la présence du gouvernement, au grand complet, et de quelques membres notables, militants et élus de ce parti, l’affluence était modeste. Après plusieurs mois d’existence, la nouvelle formation politique continue visiblement à battre de l’aile et à se chercher. Mais ces dirigeants n’en ont pas moins mis en avant ce qu’ils ont appelé «le bilan positif» au plan politique, économique et social de l’ère SIDIOCA, valorisant de prétendument remarquables avancées dans le domaine des libertés. 

Dans sa présentation, Yahya Ould Ahmed El Waghef, secrétaire général de la présidence et président du parti, s’est donc félicité des réalisations enregistrées en différents domaines. Qu’il s’agisse de la question du rapatriement des réfugiés, du   passif humanitaire, de la loi criminalisant les pratiques esclavagistes, du plan d’urgence, ou de la concertation permanente avec les différents acteurs politiques, de la préservation des libertés publiques et de celles de la presse, le chef du parti affiche une satisfaction à toute épreuve. Ould El Waghef a ajouté que le gouvernement avait maintenu le cap des réformes qu’il s’était tracé, en dépit des difficultés rencontrées, des nombreux problèmes hérités et d’une conjoncture économique particulièrement défavorable.

Le président du PNDD a été suivi par plusieurs de ses assistants qui ont renchéri avec des exposés détaillés sur les différents thèmes abordés par leur chef. Deddoud Ould Abdallahi, Ely Ould Sneiba, Abdel Aziz Ould Dahi, Diallo Mamadou Bathia, Fatimetou Mint Khattry, Ahmed Baba Miské, entre autres orateurs, se sont ainsi longuement expliqués sur les différents aspects d’une année de démocratie et la première vraie alternance pacifique dans le pays, qui a abouti au retour au régime civil.

Puis la parole passe aux intervenants hors tribune, appelés à donner leur avis. Et l’on doit dire que le bilan optimiste des dirigeants du PNDD, quoique approuvé par quelques uns, n’a pas, pour autant, fait l’unanimité, tout comme la manière du gouvernement, dont l’action a été critiquée par la majorité des intervenants ; d’une façon très policée, certes, mais sans équivoque. De fait, ces avis semblaient assez bien refléter l’avis général des mauritaniens, pour qui la seule réalisation tangible de SIDIOCA et de son gouvernement, c’est le retour amorcé des réfugiés au pays; les avis demeurant plus mitigés, voire controversés, concernant la loi incriminant les pratiques esclavagistes. Si, côté pouvoir, on se félicite de cette dernière, qui, telle une baguette magique, absoudrait tous les maux, côté opposition, on y voit une formalisation supplémentaire de l’échec et de la démission, car le texte ne s’attaque pas au fond du problème, qui demeure avant tout, de son point de vue, un problème d’inégalités.


La série noire du bilan
Au-delà de l’autocélébration et sans vouloir contrarier le PNDD/ Adil, la majorité écrasante des personnes interrogées pensent que le gouvernement issu de la dernière élection, n’a pas apporté grand-chose de positif au quotidien du citoyen mauritanien. La tendance est manifestement à l’alarmisme. Les avalanches conjuguées de  graves problèmes de survie quotidienne et d’épouvantables déconvenues à connotation sécuritaire déferlent, en effet, sur le pays, au moment où les habitants espéraient surtout une stabilité politique, si bien que les superstitieux en sont venus à parler de malédiction ou de guigne.

Et l’on juge sur pièces : quelques jours après l’investiture du nouveau président et la désignation du gouvernement, une pénurie d’eau potable doublée de coupures fréquentes et intempestives de courant électrique, s’abat sur les habitants de la Capitale. Lors de sa première apparition post-investiture à la télévision nationale, Ould Cheikh Abdallahi, qui a choisi de s’adresser à ses compatriotes à partir des verts jardins du palais, soigneusement arrosés, dit ne pas voir (mani chaïf) de solution proche au problème de la soif à Nouakchott, avant l’arrivée des eaux de l’Aftout Es-sahili, prévue, au minimum, dans trois ans. Peu après, la première flambée de prix de l’ère SIDIOCA se déclare. Quelques jours plus tard, les affaires de trafic de drogue éclatent, tout d’abord celle de l’avion de Nouadhibou, bientôt suivies d’autres, tout aussi crapuleuses et non élucidées à ce jour, malgré les dizaines d’arrestations opérées, les centaines de kilos de cocaïne et de drogues en tout genre saisis. A la fin du mois d’août 2007, la ville de Tintane est sous les eaux. Bilan : deux morts et des milliers de sinistrés. En septembre, les deux avions affrétés par la compagnie nationale Air Mauritanie sont cloués au sol à Paris, suite à une décision de saisie de la justice. Les ailes coupées, la compagnie ne survivra pas à cette épreuve et sera liquidée quelques mois plus tard. Au mois de novembre, et alors que le gouvernement tient son premier conseil décentralisé à Nouadhibou, ce sont les terribles émeutes de la faim. Bilan : un jeune étudiant mort, à Kankossa, et 3 blessés, à Djiguenni.

Le premier plan d’urgence de trois mois est décrété par le gouvernement. Début décembre, un succès, enfin : le groupe consultatif pour la Mauritanie réuni à Paris, obtient une promesse de 2,2 milliards de dollars de financements pour la période 2008-2010, mais les résultats palpables tardent. A la fin du même mois, un groupe de touristes français est attaqué, près d’Aleg, par des salafistes djihadistes. Bilan : quatre morts et un blessé grave. Deux des présumés auteurs de ce crime seront arrêtés, vingt jours plus tard à Bissau, et remis aux autorités mauritaniennes. Deux jours après l’attaque d’Aleg, un poste militaire mauritanien à El Ghallaouiya est, à son tour, pris pour cible. Bilan : trois soldats tués. Au début du mois de février 2008, une attaque à l’arme automatique et à la grenade offensive vise une discothèque à proximité de l’ambassade d’Israël à Nouakchott. Bilan : 3 blessés français. Au début du mois d’avril, Sidi Ould Sidina, un des deux prévenus dans l’affaire d’Aleg, s’évade alors qu’il venait d’être auditionné par le juge d’instruction. Une évasion facilitée par de probables complicités, à l’instant où l’émir du Qatar et son épouse foulent le tarmac de l’aéroport de Nouakchott.

Quelques jours plus tard, une fusillade éclate au nord de Tevragh Zeina, lorsque la police encercle une villa suspectée d’abriter des terroristes. La police riposte aux tirs qu’elle essuie d’un groupe d’irréductibles dont certains parviennent à s’échapper. Bilan de la fusillade : deux morts dans le rang des assiégés, et, du côté des forces de l’ordre, un officier de police tué et 9 blessés. Sur la base d’informations non fiables, la police s’en prend, deux jours plus tard, à un groupe de pique-niqueurs en villégiature dans la zone de Soukouk. Des coups de feu partent accidentellement. Bilan de la bavure : un mort et un blessé, civils tous deux. Le lendemain, des villas sont perquisitionnées dans le quartier du centre émetteur, la police annonce qu’elle a mis la main sur de grandes quantités d’armes, de munitions et d’explosifs. Jeudi dernier, une voiture appartenant à des instructeurs français travaillant avec la sécurité mauritanienne, est l’objet de "tirs de sommation" de la part des sentinelles du BASEP. Bilan : deux blessés.

Entre psychose et sinistrose
Cette vague d’insécurité, (majoritairement à caractère politique), a donc fait, au total, 14 morts et 16 blessés, en une année. A ce bilan sécuritaire peu rassurant, il faut, hélas, ajouter une conjoncture socioéconomique très défavorable, signifiée par un effondrement du pouvoir d’achat, sans précédent dans l’histoire du pays, crise aggravée par le chômage et la démonétisation, au point d’amener le président à anticiper un nouvelle lame de fond, en annonçant, in-extrémis, un nouveau plan d’urgence, étalé, cette fois, sur six mois.

Mais le mal n’est pas que conjoncturel. Le gouvernement de Zeine Ould Zeidane, mandaté par une lettre de mission, un mois après l’investiture de SIDIOCA, avait tout d’abord pris du retard dans la prise en main des dossiers. Ould Zeidane s’empressa d’annoncer un trou de 70 milliards d’ouguiya dans la trésorerie de l’Etat, et rectifia, au septième mois de l’année, la loi des finances 2007. Tout au long de cette année, et exactement à l’inverse des attentes des mauritaniens, le gouvernement, pourtant présenté comme une composition technocratique homogène, multiplia les maladresses et les discordances attestant de son amateurisme, de son manque d’expérience et de technicité, et de sa solitude méthodologique. Sur le plan sectoriel, aucun des plans d’actions, annoncés en grandes pompes par les différents départements ministériels, n’a été amorcé, ne serait-ce que pour la partie court terme des derniers mois de 2007.

Au plan politique, beaucoup d’observateurs pensent que la gestion malhabile de certains dossiers, et dans une certaine mesure l’entrée en jeu de la récompense électorale, ont largement contribué à réinstaller une sorte de communautarisme au sommet de l’Etat, et la prise en charge désormais établie de ses préoccupations particularistes, par les pouvoirs publics.

Les mauritaniens, qui accumulent les déceptions et les frustrations, commencent à se demander qui détient réellement les rênes du pouvoir, tant nombreux sont les protagonistes qui se disputent le leadership et le devant de la scène, relevant l’inaptitude ou le manque de volonté réelle du chef de l’Etat à assumer les responsabilités et les attributs qui sont normalement les siens.

Un Etat à géométrie variable, où des individus et des groupes prennent des propensions et des envergures qui ne leur sont pas destinées, s’est ainsi constitué, agglomérant tant se faire que peut des velléités et des ambitions disparates. Et dire qu’on a mis près de cinquante ans dans l’attente d’un Etat de droit, pour en arriver bêtement là!

Source: Le Calame

     

 

 

 
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