mauritanie

Chronique d'une société qui laisse le temps passer Version imprimable Suggérer par mail
12-03-2008 - 05:43

Par: Mohamed Fall Ould Oumeïr 
 

Société : Je refuse le progrès, je crains le changement et je ne crois pas à l’Histoire.

Je ne sais plus si on était en mars ou juillet 2001. Je me sens donc obligé de recourir à mon passeport pour être précis dans le temps. Mais à quoi bon si l’objet de mes propos se rapporte justement au temps, à la relation que les miens entretiennent avec le temps, la perception qu’ils en ont, l’usage qu’ils en font…

Je suis donc quelque part en 2001, à Paris où je suis en visite qui mélange les genres : occasion de tourisme, de consultation médicale, de contacts politiques et de travail. J’avais rendez-vous avec quelqu’un du Quai d’Orsay, quelqu’un qui avait demandé à me voir pour discuter de la situation en Mauritanie. Ce genre de rencontre sert beaucoup les journalistes comme moi. D’abord pour faire le point sur les relations politiques entre les deux pays. Ensuite une manière de me faire connaître et de me protéger, moi qui travaille dans des conditions particulièrement risquées (surveillance policière, censure…).

Le rendez-vous était fixé à 18 heures, sur ma demande. Il était encore 12 heures et j’étais en compagnie d’amis, mauritaniens que je n’ai pas vu depuis longtemps. Ils me proposaient d’aller dans un lieu autre et traçaient un programme qui devait nous prendre la journée et le lendemain. Je pris vite la décision d’annuler le rendez-vous pour ne pas avoir à quitter le groupe de compatriotes. Je pouvais bien dire à la secrétaire du responsable français que j’étais malade, ou que j’étais pris par une quelconque obligation sociale. A l’époque je venais d’acquérir mon premier téléphone portable. Je sortis pour acheter une carte et pour téléphoner. C’est au moment de gratter la carte que je vis une affiche sur un bus. Elle invitait les fans de Johnny Hallyday à réserver dès à présent leurs places pour le concert du 23 juin …2003. Déjà ! Vertige. Une sorte de choc. Je renonçais alors à ma vulgaire entreprise. Une culture comme celle-là, ne met pas en perspective les aléas. Ils n’entrent pas en compte. On ne tombe pas malade quand on a pris rendez-vous avec un responsable de la République. Autant supporter. Depuis ce jour, je suis obnubilé par cette relation ambiguë que nous avons avec le temps.

Cette relation qui couvre différents champs, marque notre vie et pétrit notre être. Si bien que nombre de nos comportements ne peuvent être expliqués que par la perception et la relation que nous avons du temps. Sans paraître trop se poser de questions, notre société exprime de mille manières l’intensité de la problématique, véritable drame pour les hommes du désert.

Même si en certains de ses aspects la problématique appartient au registre de l’humaine condition, le monde nomade du Sahara vit pleinement sa relation avec le temps. D’abord parce qu’il a cru avoir trouvé la ‘parade’ en s’installant dans l’illusion d’un temps qui ne bouge pas. Ensuite parce que s’il est pris à défaut quant à cette conviction, il y a toujours ce refuge dans un temps qui ‘coule pour lui-même’, au pire ‘qui coule pour les autres’.

Depuis toujours, philosophes et scientifiques se sont posés la question, jamais éludée : «le temps accueille-t-il les événements ou en émane-t-il ?» Pour nous la question n’est pas posée en ces termes, parce qu’elle fait partie de la vie de tous les jours, finalement de la condition humaine qui est la nôtre. Nous n’avons pas la notion du ‘temps qui avance’. Nous en avons une vision qui est circulaire, et non linéaire. C’est probablement notre manière à nous de tromper la vigilance d’un temps qui avance inexorablement et qui nous emporte avec lui dans sa fuite infinie. Nous aurions bien souhaité qu’il nous laisse au bord de sa route. Nous aurions au moins voulu que l’un ou l’autre – le temps ou l’homme – puisse s’arrêter… le temps d’apprécier un instant, un instant qu’on croit avoir arraché à l’Eternité.

«meçaab eddinya tenthna
billiili na’raf fiiha
min tarbi uttam essna
viblad’ha layn injiiha»

(fasse le monde {le Temps} revenir sur lui-même/sur tout ce que j’y ai connu/de plaisirs et fasse que cette année/reste telle quelle le temps de revenir vers elle)

La traduction – approximative certes – de ce ‘gaav’ de l’Emir Ahmed Salem Ould Mohamd Lehbib nous permet de comprendre la démarche du poète maure qui ne fait ici qu’exprimer toute une attitude mentale sociale. Si le mouvement est obligatoire, l’auteur souhaite fixer le temps et laisser l’homme libre de son mouvement. Aller et revenir retrouver les moments de plaisir qu’on sait condamnés par le mouvement du temps. C’est cela qui fait la spécificité de la société saharienne. Ici, plus qu’ailleurs, le ‘temps qui file’ fait plus de dégâts sur l’homme et sur son environnement. D’où cette constante recherche de la maîtrise du temps.

Toute occasion étant bonne pour exprimer une quelconque victoire contre cet ennemi qui s’impose à soi.


«Kel hamd illi ya waad
lemrayvig wakten raad
’liik Allah ib’aad
dahrak dhaak ilghallaak
u khissrit haalit lablaad
u ‘idt inta lilli jaak
maah inta dhaak u ‘aad
dha maahu dahr ighlaak
’idt aana maani zaad
Sidi Mohamed dhaak»

(heureusement ô Wad Lemrayvig/qu’à présent que Allah a de toi éloigné/le temps qui t’a fait aimé/et que le pays a perdu de son statut/et que désormais pour celui qui viens à toi/tu n’es plus celui qui était/et que le temps qui t’a fait aimé n’est pas celui-là/(heureusement aussi) je ne suis plus le Sidi Mohamed d’alors)

Cette «tal’a» de Sidi Mohamed Ould Gaçri essaye de lier le changement du temps, à celui de l’espace et (heureusement) à celui de l’homme. Ici on invoque le moment qui a fait l’espace (Wad Lemrayvig). Ou le contraire, c’est-à-dire l’espace qui a fait le temps. Ou encore plus simplement l’homme qui les a fabriqués tous les deux. Sans lui, ni le temps ni l’espace n’existeraient. Et comme disent les exégètes d’autres cultures : «Le temps s’arrête ou disparaît quand plus rien ne se passe, comme si sa dynamique était liée aux êtres et aux objets qui s’y déplacent, qui évoluent». C’est de cette évolution que nous avons le plus peur. Et depuis toujours. Et vraisemblablement pour toujours. Alors le ‘cours du temps’ n’est finalement pour nous que le renouvellement constant de l’instant présent. Certains diront ‘renouvellement irréversible’. C’est ce caractère irréversible qui fonde le drame de l’existence chez nous. Mais c’est lui aussi qui fonde la perpétuelle recherche de la négation du devenir. Pire, il peut justifier une idéologie basée sur l’annulation sinon la négation de l’Histoire. Des chercheurs qui étudient la question préfèrent parler de «l’annulation de l’Histoire» (Catherine Taine-Cheikh, in ‘La rencontre du Temps et de l’Espace, Approches linguistiques et anthropologiques’, SELAF N°433).

Dans cet essai de moins de trente pages, cette grande spécialiste de la langue et de la culture maure en général, précise : «Dans la poésie maure, on a plus affaire à une thématique de l’itinéraire qu’à de véritables thématiques du voyage ou de l’errance, si souvent traitées, à certaines époques, dans d’autres cultures». Pour elle, «l’itinéraire peut prendre la forme d’un balisage territorial, soit pour se réjouir de l’étendue des contrées soumises. Il peut être plus simplement le reflet d’une expérience individuelle (…). L’itinéraire mêle en général le vécu et le rêvé, comme il unit indéfectiblement le passé et le présent-futur. Il joue à les confondre en passant de l’un à l’autre, en faisant de l’expérience spatiale une négation du temps».

Dans notre société, la préoccupation essentielle, c’est bien celle de vouloir tuer le temps. Au propre et au figuré. C’est l’attitude la plus négative vis-à-vis du progrès. Et c’est certainement ici qu’il faille chercher notre tendance naturelle au conservatisme et notre peur viscérale du changement. Je disais bien tantôt que c’est la perception que nous avons du temps, le rapport que nous avons au temps qui nous expliquent à ceux qui veulent bien nous comprendre. Il en découle toute une panoplie d’attitudes qui sont à l’origine de choix économiques, politiques et culturels. Je me souviens qu’en discutant de la question avec un expert du FMI en visite en Mauritanie, il m’avait dit comprendre alors la célérité avec laquelle les négociateurs mauritaniens signent les accords – parfois très contraignants – quand ces accords touchent à des périodes de plus de cinq ans. Dans la tête du négociateur mauritanien, cela appartient au domaine de demain qui reste inconnu, certainement improbable. Ce n’est pas ici le propre de la société maure ou Peule (les deux ensembles ayant la même perception du temps, les mêmes aversions pour le temps qui avance, pour ne pas dire plus). Les Soninkés, pourtant vieille société sédentaire et descendant du premier Etat noir d’Afrique (Ghana), disent : «xumbani na xumbani kama ñada» (demain appartient au propriétaire de demain». Une manière de s’en remettre à la volonté du Tout-Puissant, qui est, par quelques aspects, un refus de prétendre à une possibilité pour l’homme d’agir sur son temps. Une manière de refuser de croire que ton lendemain sera en grande partie dû à ce que tu fais aujourd’hui. Dans nos sociétés traditionnelles, seuls les Wolofs ont fait ‘la révolution’ sur le temps. Pour eux, «elleg, elleg dou diex» (demain, demain ne finit jamais). Alors «yalla, yalla, bay sa tool» (n’invoque pas tout le temps, cultive ton jardin).

Pour en revenir au temps, à l’espace et à l’homme, dans la poésie maure, nous avons vu que les poètes ne font que refléter la vision sociale du temps. Certains ont voulu s’en libérer. Avec plus ou moins de réussite.

«dahr issighr u dahr istatfiil
vaat u vaat ezmaan etnahwiil
wakhbaar ellahwu dhiik il hiil
vaatit ulgivaane evlashwaar
ya lattiif illutf il jamiil
villi ‘agib dha min lakhbaar
seyr iddahr igallab lahwaal
layla layla u nhaar nhaar
lestiqbaal alla lestiqbaal
u lestidbaar alla lestidbaar»


(le temps de la jeunesse et de l’ambiance/est passé, tout comme le temps de l’amour de la musique/et les choses qui meublaient le temps/sont passés les poèmes/ô Miséricordieux, belle miséricorde/dans tout ce qui suivra cet état/la marche du temps change les états/nuit après nuit, jour après jour/le devenir n’est rien d’autre que le devenir/la déchéance n’est rien d’autre que la déchéance)

La culture profonde de Chemad Ould Ahmed Youra, tout comme sa parfaite connaissance des textes (sacrés et profanes), lui permettent de faire le tour de la question sans bousculer les croyances et sans surtout oublier d’‘instrumentaliser’ le thème du devenir perpétuel pour ranimer la ferveur de l’homme soumis à la Toute-Puissance divine.


«msha yaamis maa ‘adhamnaah
e’la Llaah el hamdu liLlaah
wulyuum uura yaamis shifnaah
wuddahr ellaa dhakiivu taam
u dhaak issub’h ishviih u shuraah
wajnaabu dhuuk ishviihum laam
had il yuum u haadha mahtuum
viddahr ilaa zirg ittikhmaam
eddahr ella yaamis wu lyuum
wussub’h eddahr ethlet eyaam»


(hier est parti sans en exagérer/devant Dieu son départ, Dieu merci/aujourd’hui après hier on le voit/et le Temps est comme cela/et demain est là-bas, qu’y a-t-il et quoi après/que réserve-t-il dans ses entrailles/si quelqu’un, et c’est fatal/médite le Temps aujourd’hui/le Temps, c’est juste hier, aujourd’hui/et demain, le Temps c’est trois jours)


Vous aurez compris que l’auteur est un poète des temps d’aujourd’hui. En fait il s’agit d’un poème composé par Baba Ould Heddar, un virtuose du Verbe, issu d’une école particulièrement riche du sud-ouest mauritanien. Il s’agit là d’un esprit déjà gagné par la mondialisation et qui exprime – merveilleusement il est vrai – toute la problématique du Temps. Il exprime aussi toute l’universalité du poète maure. Mais pose le problème de savoir si après «demain», nous revenons à «hier»…


Ce poème nous rappelle quand même que nous aurions dû commencer par quelques remarques préliminaires. En fait comment appelle-t-on le Temps en Hassaniya qui est la langue parlée de l’espace Bidhâne ? Plusieurs mots : «eddahr», «ezzaman» sont certes les termes les plus usités. Des termes arabes qu’on a fini par étendre, altérer, circonscrire… Ils ne sont jamais simples à prononcer et sont toujours utilisés avec d’intenses sous-entendus. A telle enseigne que certains puristes religieux n’hésitent pas à les sanctifier, considérant que l’aspect ‘Eternité’ en ces mots en fait des attributs divins. Ou presque. Ils vont jusqu’à en interdire la stigmatisation comme dans «hadha eddahr etfu biih…» (maudit soit ce Temps…). Au contraire, d’autres n’hésitent pas à trouver au temps une ‘largeur’ qui peut être plus… ‘longue que sa longueur’. On dit alors de quelqu’un qui a su remplir une vie : «umru a’radh min atwal» (sa vie est plus large que longue). Autre remarque qui se rapporte au refus du futur donc du temps qui avance. Si en Arabe classique, nous avons un temps qui correspond à un présent progressif, en Hassaniya le futur est à construire autour de la locution «laahi» qui donne «je vais». On croît aussi avoir reçu l’instruction de «travailler pour notre vie ici-bas comme si on devait vivre éternellement, et pour l’Au-delà comme si on devait mourir demain». Rien de tout ça ne nous dicte justement une autre perception du temps que celle qui en fait un ennemi avec lequel il ne faut pas compter.


La haine du temps n’est pas cependant systématique chez les poètes maures. Certains poètes – et pas n’importe lesquels - ont entretenu des relations plutôt ‘cordiales’ avec le temps qui passe. Ils ont plutôt exprimé de la joie à le voir changer.


«kelhamd illi manzal la’laab
dahru vaat u gafaat shaab
likhriiv u taavi ‘aad ish haab
il harr u varqet yaajoura
u vraq baass ilkhayl illarkaab
ilmin ha kaanit ma’dhuura
u khlat bard ellayl u lemdhal
waryaah issehwa mahruura
u khlat zaad igiliiw u dhal
ilkhayma hiya waamur»
 


(heureusement que le temps de l’occupation des grandes dunes/est passé et que la saison des pluies hivernale recule/que les fortes chaleurs/ont baissé comme le souffle de l’harmattan/qui empêchait de monter les chevaux/prétexte pour les mauvais cavaliers/et s’est mélangé la fraîcheur de nuit et de jour/le vent du nord ouest a soufflé/et s’est mélangé l’air humide des marigots asséchés, l’ombre des tentes et celle des accacias)


Le génie inégalé de Erebaane, un poète de l’Aftout, nous place dans une perspective, jamais explorée – du moins à ma connaissance – par les poètes de l’espace Bidhâne. En général, on chante un lieu pour le moment qu’on y a passé, souvent aux côtés de la bien-aimée. Le lieu incarne alors l’amour impossible, le bonheur éphémère, le souvenir fugace… Il est, dans la lutte avec le temps, le prétexte de fixer un temps. De faire du temps un lieu. Une manière de le matérialiser de façon définitive. Chez Erebaane, c’est un temps qui est en lui-même la muse. Un temps qui n’est pas celui d’un homme du désert habituel. Le nomade maure ne trouve sa plénitude que pendant l’hivernage, période de pluies et de faste. Moment dans ce «temps cyclique» de bonheur : abondance (lait, viande…), abandon provisoire des grands déplacements, retrouvailles des campements, période d’amours par excellence… Le Maure adore planter sa tente au-dessus de la plus grande et de la plus imposante des dunes. Il a une aversion naturelle pour les cuvettes, et surtout le fond des cuvettes. Notre poète Erebaane qui fait partie des génies du Trab el Bidhâne, chante justement le moment qui correspond au cycle qui voit les campements abandonner les dunes pour les cuvettes, à la fin de la période hivernale et au tout début de cet «automne» local où nous avons les prémisses d’une saison froide qui mettra du temps à s’installer. L’entre-deux saisons est un idéal pour le poète. Pas pour les beaux yeux d’une quelconque dulcinée, même pas pour un souvenir. Pour le temps lui-même. Ailleurs, Erebaane ne manque jamais de s’en prendre violemment au «temps maudit qui te donne certes de beaux jours, mais te fais souffrir en d’autres jours» (…ghayr eddahr tfu biih/maa yahsan bayaam ‘la had/maa bayaam khra saa’ ‘liih).


Si la tendance des poètes du monde a été celle de pleurer hier, d’ignorer ou de mal supporter aujourd’hui et de craindre demain, le poète saharien y a ajouté une recherche constante d’amalgame et de mélange d’époques et de dates. Perdant la notion du temps. Refusant de se plier aux lois du temps qui avance. Campant définitivement dans le temps dont il a finalement fait un lieu, un espace.


Je répète donc que notre poète – de tous temps – n’a fait que traduire une conscience sociale qui nous façonne. Cette conscience est faite de négation du progrès (le temps n’avance pas), de refus du changement (le temps est la répétition du présent), et «d’annulation» de l’Histoire (le temps ne permet pas l’accumulation des expériences humaines).


En l’absence de notion de progrès, de changement et d’Histoire, la dynamique sociale est annihilée. Ne nous étonnons point de voir que l’espace est occupé par les mêmes personnes depuis plus d’un demi-siècle. Que ces personnes n’entendent pas se démettre. Que l’alternance est donc impossible. Nous dirons toujours que la demande social de changement n’existe pas parce qu’elle commence par l’exigence de renouvellement des acteurs, par la rénovation dans les lois du jeu (égalité, équité, transparence) et par la capitalisation effective de nos expériences passées. Autrement dit et avec plus de trivialité, nous dirons que ce dont nous souffrons aujourd’hui est d’abord cette relation avec le temps. 
 

Source : La Tribune n° 390 via www.barrada.unblog.fr

 
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