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Monsieur Brahim Lemghalef, Président de la CMC Interviewé par Mohsen Hafezian
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1. Veuillez-vous vous présenter et nous dire depuis combien de temps vous êtes au Canada? Tout d’abord permettez-moi de vous remercier et de vous dire combien je suis honoré d’être invité par votre Revue pour parler de la Communauté mauritanienne au Canada (CMC). Je m’appelle Brahim Ould Lemghalef, Président de la CMC.
Je suis arrivé au Québec, en 1973 en tant qu’étudiant. Après mes études collégiales au collège Jean de Brébeuf, j’ai complété mon B.Sc.A. (Université Laval), mon M.Sc.A. (École polytechnique de l’Université de Montréal), le DSA (HEC), et le MBA (Laval) en 1981. Après mes études je suis rentré en Mauritanie là où j’ai travaillé 4 ans comme sous-directeur dans une banque de développement. En 1986, j’ai travaillé à la Prudentielle d’Amérique à la ville de Québec avant d’entamer des études au HEC au niveau du doctorat. J’ai dû interrompre le programme de doctorat après deux ans pour aller travailler comme chargé de cours à l’UQTR et à l’UQAR. Depuis 1989 je travaille comme planificateur financier à Montréal. Au niveau du bénévolat, j’ai été délégué culturel, en 1978, de l’Association des étudiants arabes de l’université Laval. Durant les années 1978-1979, j’ai été président de l’Association des étudiants mauritaniens en Amérique du Nord (AEMAN) et représentant des étudiants du génie minéral au prés de l’Association des grades supérieurs de Polytechnique. De 1989 à 1998, j’étais président de l’Association mauritanienne au Canada, et membre du Comité interculturel du Centre communautaire de loisir de Côte-des-Neiges. J’ai aussi été impliqué dans les organisations communautaires suivantes :Vice-président du Centre éducatif Maghrebin (1992), membre du Village africain et celui de l’Association des fonctionnaires issus de communautés culturelles (AFICC). En 1993, j’étais élu pour 3 ans comme membre de la Première assemblée générale de la Régie régionale de la santé et des services sociaux de la région de Montréal (devenue Agence de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux depuis 2003). De 1993 à 2000, j’ai été agent de liaison de l’Institut québécois de planification financière (IQPF) pour Montréal-Centre. Voilà grosso modo un aperçu de ma feuille de route. 2. Que pensez-vous de la situation des immigrants au Canada, ou plus précisément au Québec? À mon avis, la situation des immigrants au Canada et au Québec en particulier n’est pas aussi mauvaise que ça. D’ailleurs, si on relativise un peu, on peut dire que les immigrants ici sont bien traités. Cependant, il y a toujours des points à améliorer forte sérieusement et d’une façon continuelle pour que les nouveaux arrivants puissent accéder le plus rapidement possible à un niveau de vie confortable comme ceux qui les ont précédés et qui leur permet de se sentir intégrés. Parce que, si vous me permettez d’ouvrir ici une parenthèse, le Québec tout comme le Canada est un pays qui a besoin des immigrants pour SURVIVRE, je dis bien SURVIVRE en majuscule compte tenu du faible taux de natalité qui est de 1.5% alors que tout le monde sait que 1.5 ne remplace pas 2 et que pour assurer une croissance économique vitale il faut une croissance démographique de 2.5%. C’est d’ailleurs pour combler cet écart de 1% que le Canada cherche à recruter 300 000 nouveaux immigrants chaque année. D’où la nécessité d’une action soutenue qui intègre immédiatement les nouveaux arrivants pour éviter l’effet d’accumulation des problèmes. Cela passe avant tout, et c’est là une vérité de la palisse me diriez-vous, par une politique musclée d’emploi. À titre d’exemple, il faut résoudre le problème d’équivalence et de reconnaissance des diplômes et ce au plus sacrant, car les immigrants arrivent avec leurs diplômes en poche, donc des talents et des connaissances qui n’ont rien coûté aux contribuables canadiens. Il faut aussi une bonne politique pour faciliter aux immigrants de trouver de l’emploi dans les régions et vous savez que les régions au Québec se vident au profit des grands centres urbains au point où elles risquent de manquer de relève. Dans un premier temps, la politique d’emploi pour les immigrants, dans les régions, doit passer par la volonté politique. Pourquoi? Parce que tout simplement, pour avoir un emploi il faut des contacts, or dans les régions il n’y a pas d’immigrants et les nouveaux immigrants n’ont pas de contacts, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle les immigrants se retrouvent quasiment tous dans les métropoles. Il serait logique que chaque député dans sa région travaille pour assurer la création d’un certain nombre, petit soit-il, d’emplois pour les immigrants. Ainsi année après année, on finira par avoir un effet d’entraînement naturel des immigrants vers les régions. Vu sous un autre angle, il n’y a pas mieux que ça pour un immigrant, d’apprendre la langue, que d’être en région. Et vous savez la langue est très importante pour l’intégration. On se plaint qu’on dépense beaucoup pour la francisation des immigrants à Montréal et que les bénéficiaires de ces programmes ne parlent toujours pas le français. La raison en est, qu’à Montréal, certains d’entre eux sont entourés par leurs semblables et ils ne trouvent pas avec qui pratiquer. Par contre, une politique régionale d’emploi permettrait aux québécois de souche de pouvoir côtoyer les immigrants et vis versa. La confiance s’installera naturellement au profit de la diversité et non de l’adversité. Et ainsi les régions pourront profiter de la richesse culturelle qu’apportent les immigrants avec eux. Cela atténuerait sans aucun doute le sentiment de racisme qui pourrait exister entre les immigrants et les gens du pays. 3. Il y a combien de Mauritaniens au Québec? Je ne peux pas m’avancer sur un chiffre exact. Mais ce que je peux vous dire c’est que la Communauté mauritanienne est l’une des plus jeune au Canada en regard à la sous région nord-ouest africaine où la Mauritanie se trouve. Cependant, la Communauté mauritanienne au Canada dont 80% se trouve dans la province du Québec, a enregistré une croissance rapide ces dernières années. 4. À quelle date l’immigration mauritanienne au Québec a-t-elle commencé? L’immigration au Québec a débuté en 1969, par l’arrivée d’un petit groupe d’étudiants boursiers de l’ACDI. C’était durant la période de pouvoir de Pierre Elliott Trudeau comme Premier ministre du Canada (1968-1979). Trudeau a ouvert les bourses d’études aux pays francophones africains. D’ailleurs, c’était dans ce cadre que je suis venu étudier au Québec en tant que boursier de l’ACDI. Quand j’étais étudiant, on était cent cinquante à peu près. La majorité de ces étudiants sont retournés travailler en Mauritanie en occupant tous sans exception de hauts postes au gouvernement et dans les grandes entreprises. Ces cadres sont devenus de part leur excellente formation acquise au Québec, de grands ambassadeurs du Canada auprès de la Mauritanie. Ceux qui sont restés au Québec principalement suite à des unions mixtes, formèrent le premier noyau des résidents permanents de la Communauté mauritanienne au Canada. C’est alors que petit à petit, les Mauritaniens commencèrent à immigrer au Canada (toujours en choisissant le Québec comme province de résidence). La Mauritanie a dû ouvrir en 1993, une ambassade à Ottawa.
5. Quels sont les catégories des immigrants mauritaniens? Au fil du temps, y a-t-il des changements au niveau des composants de cette immigration? Comme je viens de le mentionner, la première catégorie des immigrants mauritaniens était issue de ceux qui sont venus étudier au Québec. Durant la période de années 80, la catégorie d’immigrants était plutôt formée de professionnels bien informés des opportunités qu’ils pouvaient avoir au Québec. De 1989 à 2005, la majorité des nouveaux arrivants étaient plutôt des réfugiés ayant de bons niveaux académiques. 6. Quels sont les principaux problèmes que les immigrants mauritaniens rencontrent au Québec? Les Mauritaniens s’adaptent relativement bien et je dirai même que leur origine de nomades n’est pas étrangère à cette capacité innée. Mais comme d’ailleurs c’est le cas pour les immigrants d’autres origines. Le problème de la reconnaissance et de l’équivalence des diplômes s’impose. Faute de quoi, les nouveaux arrivants sont obligés, alors, de prendre n’importe quel emploi qui leur est offert pour pouvoir survivre et faire vivre leur famille. Ces emplois sont souvent des emplois qui ne sont pas bien payant tels que dans les usines, dans le domaine du transport public (taxi), dans le domaine de l’industrie alimentaire (restauration, livraison, boulangerie, épicerie etc..), dans le domaine de la transformation agro-alimentaire ou dans les chantiers de la construction et récemment dans l’industrie du bois. Ce problème cause également une émigration, vers les provinces où le taux de chômage est moins élevé, l’Alberta et le Manitoba (en référence à Winnipeg où il y a un nombre important de Mauritaniens au sein de la communauté de l’université francophone de Saint-Boniface). Le problème de la langue française s’impose aussi, surtout au niveau des femmes qui ont de jeunes enfants. Elles doivent s’occuper des enfants et se retrouvent souvent entre eux sans avoir des contacts avec le milieu francophone. Cela retarde énormément leur intégration au marché du travail, autant plus que souvent il n’y pas de place dans les garderies. Un autre problème et non le moindre, c’est celui lié aux contacts. La communauté mauritanienne étant une très jeune communauté, elle n’a pas l’avantage que possèdent les communautés bien établies depuis longtemps au Canada, lesquelles peuvent venir en aide plus rapidement aux nouveaux arrivants de leur propre communauté. Mais, on se dit que cela viendrait avec le temps et que pour le moment ce n’est pas le nombre qui compte mais la qualité. Ce sont là quelques exemples des problèmes que rencontrent les immigrants mauritaniens au Québec. 7. Parlez-nous un peu plus de votre Communauté. Je peux vous référer à notre site Web www.maurican.com pour avoir une meilleure idée sur les activités réalisées et celles en voie de réalisation, dont d’ailleurs un méchoui prévu le 16 juin 2007 au Parc Angrignon et qui est ouvert à tout le monde. Ceci étant dit, la Communauté mauritanienne au Canada est un organisme à caractère social, apolitique et non lucratif, crée par les Mauritaniens au Canada et enregistré en vertu de la loi sur les compagnies au Québec. Ses objectifs sont décrits dans ses statuts et ses règlements intégrés dans le site web. Au niveau historique, je voudrai mentionner les précédents de la CMC. En 1974, un premier regroupement d’étudiants mauritaniens résidant au Québec a crée l’Association des étudiants mauritaniens en Amérique du Nord (AEMAN). Cette association a existé jusqu’en 1984. En 1989, a été créée l’Association mauritanienne au Canada (AMC), enregistrée en vertu de la loi sur les compagnies au Québec, et ses activités se sont poursuivies jusqu’en 2001. À la suite de quoi des activités organisées sur des bases ad hoc, ont eu lieu jusqu’en 2005. Depuis lors, la relève de ces deux entités est maintenant assurée par la CMC. En passant et pour votre information, je mentionne qu’au niveau de la représentation diplomatique, il existe une ambassade de la République islamique de Mauritanie à Ottawa, un consul honoraire à Montréal et un autre à Edmonton. 8. Quel est votre plan d’action pour les immigrants mauritaniens? Notre plan pour les immigrants mauritaniens est de les regrouper premièrement au sein d’un cadre communautaire afin de leur apporter l’aide, le soutien et l’assistance sociale et ce, pour assurer leur intégration dans le pays d’accueil qui est le Canada. Deuxièmement, d’encadrer et d’orienter les nouveaux arrivants au Canada. Troisièmement, créer et renforcer les liens entre les membres de la Communauté mauritanienne et faciliter les échanges culturels avec les autres communautés, toujours dans le but de renforcer le réseautage, de favoriser les contacts et d’éviter l’isolement. Et enfin, permettre aux immigrants de la deuxième et de la troisième génération de ne pas couper le cordon ombilical avec leur culture d’origine. C’est ainsi que nous multiplions les activités socioculturelles favorisant le rapprochement de notre communauté avec la société d’accueil et plus particulièrement la majorité francophone. Nous supportons aussi les cours de francisation pour les femmes en collaboration avec le Centre communautaire de loisir de Côte-des-Neiges et le Centre Prisme à LaSalle avec lesquels nous avons de bons contacts. Nous envisageons aussi d’encourager la formation de groupes pilotes pour l’initiation des femmes à des activités comme l’Internet, la couture etc…. Nous encourageons nos membres à participer à l’équipe de soccer qui a eu lieu l’été 2006, une belle performance dans les compétitions. Nous essayons d’informer nos membres sur les opportunités d’emploi. En somme, nous voulons surtout que notre communauté se sente chez elle ici. 9. Est-ce que les immigrants peuvent devenir une force politique au Canada? Bien sûr que oui. Rappelez-vous les propos de M. Parizeau lors du référendum sur la souveraineté du Québec en 1995 en disant que le camp du Non a gagné à cause de l’argent et du vote ethnique. Si les immigrants veulent avoir plus de poids en politique, ils doivent s’investir en politique et cela quelque soit la couleur du parti que chacun peut choisir. Il faut qu’ils deviennent des acteurs et non des spectateurs de la scène politique. Le contexte canadien s’y prête bien à cette implication. Déjà, on voit un début très timide dans ce domaine de l’apparition de figures issues de l’immigration sur la scène politique. Mme James, Ministre au gouvernement du Québec, Mme Houda Pepin, députée au niveau provincial, Mme Jean, actuellement Gouverneur général du Canada, M. Dosanj, qui était jusqu’à là Premier Ministre de la Colombie Britanique, M. Jacques Sâada, Ministre au dernier gouvernement fédéral libéral. Ce qu’on n’a pas vu, par exemple, ce sont des partis crées et dirigés par des chefs issues de l’immigration, pourtant ce champ est ouvert à tout le monde. 10. Quels conseils avez-vous à nous donner pour le volet d’immigration dans la revue Etebar? Continuer à donner la parole aux communautés culturelles et aux immigrants. Ces derniers veulent qu’on parle d’eux et pas toujours en maudits immigrants. Ils veulent qu’on s’intéresse à leurs cultures, leur faire sentir qu’ils sont une richesse du pays dans sa belle diversité culturelle. La marginalisation des immigrants ne peut causer que la frustration, le repli sur soi, le sentiment d’être des citoyens du deuxième rang. Les immigrants peuvent saisir cette autre occasion donnée par Etabar pour se faire connaître et démontrer, tout en gardant leur unicité, leur capacité de s’adapter aux normes et aux mœurs de la société d’accueil. Cette dernière se doit, à son tour, d’exprimer sa volonté de respecter et de s’ouvrir d’avantage aux différences culturelles. Mohsen Hafezian |