mauritanie

Edito de La Tribune du 31 mars Version imprimable Suggérer par mail
31-03-2008 - 15:50

Par Mohamed Fall Ould Oumère

«La Mauritanie d’abord…» est un vieux slogan. Il a été lancé pour la première fois en marge d’un sombre congrès des étudiants du début des années 80, alors que le mouvement estudiantin était traversé par les courants groupusculaires. A l’époque, les mouvements nationalistes, fidèles à leurs tendances fascisantes, avaient accusé tous leurs protagonistes d’être ‘à la solde de l’impérialisme’, ‘au service de puissances extérieures’. Pour exclure ses concurrents, on avait pas trouvé mieux que d’invoquer la fibre patriotique.

Ce slogan a été repris à partir de 1989, à l’occasion des événements d’avril, événements qui devaient donner les résultats qu’on connaît. Durant cette période sombre de notre histoire, période qui devait être celle de la répression aveugle, notamment des négro-africains, ce slogan a été largement brandi à la figure de tous ceux qui allaient à l’encontre de la tendance raciste qui caractérisait l’air de l’époque.

En 2003, au lendemain de juin, ce slogan revient en force dans la campagne du candidat Ould Taya. Toujours en arrière-pensée ce présupposé de ‘vendu’ collé à tout celui qui ne nage pas dans le sens d’un courant fait de couardise et d’indignité. On sait de quoi sont faites ces années-là. On se débat encore dans le bain du bébé.

«La Mauritanie d’abord…», comme slogan, appartient à cette partie du passé que nous aurions voulu condamnée à jamais, révolue à jamais.

Le ministère de la culture et de la communication vient de remettre ce slogan à jour. La saison ‘culturelle’ que le ministre a lancée la semaine dernière, a réhabilité le slogan. Par manque d’imagination ? Certainement pas. Les compétences, le sérieux et la créativité ne manquent pas parmi les conseillers et chargés de missions autour du ministre. Alors ?

On peut parler d’inadvertance, de maladresse, de manque de chance… Mais on est plus porté à croire que l’esprit – et même la lettre – du régime qui a créé des notions d’exclusion, de criminalisation de tout ceux qui ne lui font pas allégeance, que cet esprit tient toujours le pays. Il ne faut pas nous en vouloir si on prend mal la promotion et la réhabilitation de responsables dont les rôles, par le passé, ont été condamnables. Soit parce qu’ils ont commis des forfaits et/ou des crimes, soit parce qu’ils y ont participé, soit enfin parce qu’ils ont laissé faire sans dénoncer.

Au moment où l’on parle du retour sur scène des anciens maîtres du pays, ceux qu’on a cru définitivement mis à l’écart, à ce moment précis, la reprise de ce slogan ne peut qu’inquiéter. Elle pourrait participer à la normalisation d’une époque. Ce processus de normalisation qui a fait que la transition a fini par être – malgré ses grandes conséquences – une opération de blanchiment pour les hommes de l’époque la plus sombre de notre Histoire. Le slogan consacre la tentative de blanchiment des idées de cette époque.
C’est contre ce blanchiment, cette réhabilitation que nous devons agir. Ne pas laisser passer la promotion de gens dont les rôles négatifs dans l’exercice de l’arbitraire sont connus. Ne pas laisser le champ libre aux ‘détourneurs’ de deniers publics. Ne pas laisser passer cette loi d’amnistie dont on parle de plus en plus et pour laquelle une commission travaillerait déjà.

Nous avons besoin de savoir la vérité sur ce qui s’est passé en ces années sombres. Exactions, auteurs de ces exactions, victimes, mais aussi crimes économiques et auteurs de ces crimes économiques. La réconciliation nationale, la refondation du pays passent par là.

Nous rappellerons encore que le Président de la République n’est absolument pas impliqué dans ce qui a fait les années de braise. Que son Premier ministre ne porte aucune responsabilité là-dedans. Que le président de l’Assemblée nationale, tout comme le chef de file de l’opposition, en ont été victimes. Que les principaux acteurs du 3 août – les colonels Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani, notamment – ne sont en rien impliqués dans ces affaires. Que la majorité des parlementaires élus étaient à l’époque à l’arrière-plan des lignes où se déroulaient la bataille. Que tous les Mauritaniens ont exprimé leur désir de régler définitivement ce passif. Que les Mauritaniens ont défini, de façon consensuelle, les moyens et la méthodologie de le faire.

Les facteurs qui poussent à la résolution des problèmes dont donc importants. D’ailleurs, le discours du 29 juin 2007 avait lancé un processus salvateur. Nous en sommes à en récolter les premiers fruits avec le retour des réfugiés et leur rétablissement dans leurs droits. Il est temps de passer au cap supérieur : confier à qui de droit (administration, organisations des droits de l’homme, presse…) la mission de régler le passif. Sans vouloir le faire en catimini.

En attendant, pouvons-nous espérer que les autorités éviteront tout ce qui peut être perçu comme un retour à la case départ ? Cela va des mots aux hommes. Les mots et les hommes qui ont fini par symboliser cette période ne sont pas à remettre sur scène. Nous en avons déjà assez souffert.

Rangez ce slogan qui sonne comme une insulte au peuple mauritanien. Respectez la mémoire de ce peuple. Il vous le rendra bien. Peut-être…

Source : http://barrada.unblog.fr/tag/la-tribune/

 
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