mauritanie

Le délit de la démocratie ou la démocratie du délit Version imprimable Suggérer par mail
25-05-2007 - 10:35

Sidi Mohamed Ould Hartane
Je ne voudrais pas engager ici une polémique stérile. Je voudrais simplement attirer l’attention et interpeller sur un fait, pour un débat sain et constructif. Depuis l’élection de SIDIOCA et la mise en place du nouveau gouvernement, les langues et les plumes se sont diluées à la vitesse de la lumière, une liberté d’expression frisant la pratique pure et simple de la calomnie et du délestage écrit.

Au quotidien, des attaques sont portées contre des individus nommément, contre des partis politiques et leurs dirigeants, contre le gouvernement et les ministres nommément, des attaques faites à travers la presse écrite, à travers la cyberpresse et le cyberespace, par tout un chacun de nous. On écrit sur des procédures et enquêtes judiciaires en cours. Incriminer sans preuve, faire sa propre justice ne serait-ce que verbale ou par écrit, deviennent la prose du jour, la source d’inspiration à l’exercice de l’expression dite démocratique.
 
Est-ce-là la démocratie? La démocratie serait-elle le droit dire n’importe quoi contre n’importe qui sans preuve à l’appui? La démocratie serait-elle le droit de salir les individus, de leur porter des préjudices moraux, à eux et à leurs familles (épouses et enfants), juste pour régler des comptes inavoués ou pour se livrer à un exercice d’écriture dans un espace où l’on croit pouvoir rester dans l’anonymat?
 
Serait-ce là la démocratie que nous voulons adopter pour notre chère Mauritanie?
 
Dans mes précédents articles, j’ai souligné que la démocratie avait un coût et parmi les coûts de la démocratie, nous avons les coûts de la retenue, les coûts de la preuve de ce que l’on avance contre tout présumé, accusé ou simplement détesté, les coûts de s’adresser à la justice et de ne pas faire sa propre justice même verbale ou écrite.
 
Tout citoyen mauritanien a droit à faire appel à la justice pour porter plainte et demander réparation à un préjudice subi.
 
Tout citoyen a droit à faire appel à la justice pour demander des comptes aux responsables publics de leur gestion s’il estime que les intérêts publics ont été floués. Mais faut-il que le « Tout citoyen » ait la preuve et puisse faire la preuve de ses allégations devant la justice.
 
La beauté de la démocratie est que tout citoyen a le droit de dire et de faire ce qu’il veut; mais aussi le revers de la beauté de la démocratie est que tout citoyen répond de ses dires et actes devant la justice s’il porte préjudice à autrui. Et si ce dernier fait appel à justice ou si la justice rattrape le délinquant d’expression abusive causant préjudice.
 
À la place de la tyrannie des gouvernements précédents nous sommes en train de substituer la tyrannie de la démocratie. Le délit de la démocratie ou la démocratie du délit sont en train de s’ériger en système de démocratie que l’on ne rencontre nulle part dans les démocraties du monde d’aujourd’hui.
 
La démocratie en Mauritanie va-t-elle créer un nouveau marché pour les avocats?
 
Devons nous banaliser le droit à la parole et à l’expression? Quelles doivent être nos responsabilités en tant que citoyens, adhérents à un parti politique, écrivains journalistes, responsables publics ou politiques, ou simplement assoiffés d’expression et de liberté?
Si l’exercice de démocratie, à travers des élections libres et transparentes, vise à instaurer un gouvernement et un état de droit, au servir du citoyen mauritanien; le citoyen mauritanien doit, en ce qui le concerne, se mettre aux règles et exigences du jeu de la démocratie par une participation responsable et constructive à travers un respect de la loi et le recours à la justice en cas de nécessité. Tout citoyen mauritanien doit avoir pleinement le droit de scruter scrupuleusement les faits et gestes du gouvernement pour en indexer la mauvaise gouvernance, de dénoncer tout individu dont les agissements nuisent à la nation, et de saisir au besoin la justice, preuves à l’appui, pour préserver les intérêts des citoyens. Tout citoyen mauritanien a le droit et la liberté d’avoir une opinion différente et de critiquer le gouvernement, de participer à la gestion de la chose publique en ayant un droit de regard sur l’intimité de l’usage des deniers publics et la gestion des ressources du pays notamment des ressources humaines. Tout citoyen mauritanien a le droit d’exercer la justice dans le cadre des lois en vigueur en faisant appel aux tribunaux ou en faisant partie d’un jury dans un procès, ou en demandant des enquêtes publiques sur des questions graves. Tout citoyen mauritanien doit avoir le droit et la liberté de s'exprimer sur les questions d’intérêts publics. Tout citoyen mauritanien a le droit et la liberté d’adhérer :
·         à un syndicat et à une association professionnelle ou d'intérêt particulier.
·         à une association privée défendant ses idées ou ses intérêts.
·         à un parti politique de son choix et de faire campagne pour ses candidats tout en acceptant que son parti ne soit pas forcément élu ou toujours au pouvoir.
·         Tout citoyen mauritanien a le droit et la liberté de se présenter aux élections et d'exercer des responsabilités publiques s’il est élu. En d’autres termes, tout citoyen mauritanien a le droit et la liberté de contribuer au respect de l’exercice de la démocratie. Cependant, au regard de tous ces droits et libertés, tout citoyen mauritanien a le devoir et l’obligation :
·         de respecter les lois en vigueur;
·         de respecter et d’accepter l'autorité du gouvernement élu, expression de la volonté de la majorité;
·         de respecter les droits de la minorité ethnique, politique ou d’opinions;
·         de respecter l’autre, le droit à la différence et l’obligation de la retenue; En d’autres mots, tout citoyen mauritanien doit assumer ses obligations à l’égard de la société et exiger ses droits du gouvernement et des responsables publics, par le respect les lois en vigueur par lui-même, et en exigeant l’instauration d’un véritable état de droit et une bonne gouvernance économique, politique et sociale. Seul le respect des ces obligations et droits permettrait d’avoir le modèle de démocratie et le gouvernement démocratique que nous voulons. Ce qui exige de nous, d’être responsables et vigilants. Cette responsabilité et vigilance doivent trouver leurs échos dans une presse libre responsable. Une presse qui doit être indépendante de toute intervention du gouvernement et des responsables publics ou de toutes autres sphères d’influence. Une presse libre qui informe le public, demande des comptes aux responsables et constitue un forum de débat sur les questions nationales. Le gouvernement doit rendre des comptes sur sa gestion et gouvernance de la chose publique. Les citoyens mauritaniens doivent être informés sur les décisions que le gouvernement élu prend en leur nom. La liberté de presse doit répondre justement à ce droit à l'information, en dénonçant si besoin les agissements irresponsables et les abus du gouvernement et des responsables publics ou tout individu nuisible à la société. Une presse libre permet ainsi aux citoyens de demander aux gouvernants de rendre des comptes de leur gouvernance et de remettre en question la politique suivie. La liberté de la presse ne peut exister sans des garanties et pratiques légales minimales. Pour cela, la liberté de la presse doit reposer sur l'indépendance du système judiciaire, la vigilance de la société civile (citoyens et partis et associations politiques), le respect de l'État de droit et la liberté de parole. Il faut que la presse puisse accéder elle-même à la bonne information. D’où la nécessité pour les journalistes et ceux qui écrivent dans la presse de faire des investigations libres et responsables sur les actions du gouvernement et des responsables publiques ou sur les individus dont les comportements et agissements sont de nature à toucher aux intérêts des citoyens. Le gouvernement ne doit pas fixer de règles a priori sur ce que la presse peut dire ou ne pas dire, écrire ou ne pas écrire. Cependant, ceux qui écrivent doivent être responsables et être en mesure de fournir les preuves et résultats de leurs investigations à la justice, au besoin. La presse ou ceux qui écrivent ou diffusent de l’information doivent se comporter donc de façon responsable et avoir de la retenue pour ne pas causer des dommages moraux inutiles à autrui et/ou pour ne pas faire face eux-mêmes à la justice d’un état de droit. Pour préserver et protéger les droits et libertés de la presse et des individus, tout citoyen mauritanien a le droit et le devoir participer aux élections libres et démocratiques pour le choix d’un gouvernement démocratique représentant ses intérêts. Bien que je ne sois pas affilié à aucune formation politique, je pense que la meilleure façon pour le citoyen de faire le choix est de participer à la vie d’un parti politique comme organisation libre qui fait le lien entre les citoyens en général et le gouvernement élu. Un parti politique peut offrir un cadre organisé, pour l’expression d’un choix de société. Le parti politique dont les candidats ont obtenu la majorité des voix à une élection doit pouvoir gouverner librement et chercher à traduire en lois les promesses électorales du programme pour lequel il a eu la majorité, en respectant les droits de la minorité. Les partis dont les candidats ont obtenu la minorité des voix doivent se positionner en opposition responsable ayant à l’œil les agissements irresponsables et les abus du gouvernement élu. Ils doivent participer activement à la vie politique en critiquant et en s’opposant si possible au vote des mauvaises lois, par le jeu démocratique sain et constructif. Pour cela, les partis à l’opposition doivent être libres de critiquer la politique et les pratiques irresponsables du gouvernement et les idées du parti majoritaire et de proposer des alternatives. À l’instar de la presse libre, les partis politiques doivent fournir aux citoyens les moyens et voies d'obliger le gouvernement à rendre des comptes de ses gestes et faits. À l’instar de tout citoyen, tout parti politique doit respecter les principes de la démocratie en reconnaissant et respectant l'autorité du gouvernement issu des élections, même si lui-même n'est pas aux reines du pouvoir. Tout parti politique, qu'il soit petit, grand ou de coalition, doit avoir la volonté et le respect des valeurs de compromis et de tolérance. Car le jeu politique et le jeu démocratique ne sont que des tissus d’alliances et de contre alliances autour des choix de société qu’une majorité des citoyens pensent être bons à un moment donné de l’histoire du pays. Des choix de société autour desquels des opinions convergent ou divergent à une étape du cheminement de la société. D’où la nécessité de s'opposer loyalement au gouvernement pour que l’essentiel d’une démocratie soit atteint et préservé : les libertés individuelles. En d’autres termes, la rivalité des partis politiques en Mauritanie ne doit pas être une rivalité d’asphyxie ou de survie mais simplement une compétition pour mieux servir le citoyen mauritanien et les intérêts de la Mauritanie.
Pour terminer je veux dire simplement que notre soif de liberté et de liberté d’expression ne doivent nous amener à nous écarter de l’essentiel : imposer et préserver nos libertés individuelles. Évitons de tomber dans la démocratie du délit ou le délit de la démocratie.
 
Ne substituons pas à la tyrannie des gouvernements précédents notre propre tyrannie : la démocratie du délit. Libérons nos avocats à la défense d’un État de droit et de justice. C’est un marché qui restera prospère bien des années.
 
Les sites Web www.cridem.org, www.click4mauritania, www.africatime.com et bien d’autres sites nous offrent d’excellentes plates formes d’expression libres et responsables, ne les polluons pas de polémiques ne constructives.
 
Sidi Mohamed Ould Hartane
 
(via Cridem)

 
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