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Mauritanie: Former et organiser le monde des arts du pays Version imprimable Suggérer par mail
05-02-2008 - 05:40

Melainine Néma Chérif
Melainine Néma Chérif
Melainine Néma Chérif est cinéaste réalisateur, producteur et journaliste. Il dit militer pour pousser encore plus loin et élargir la liberté d'expression en Mauritanie.

C'est un passionné d'arts et de culture, un militant engagé pour la renaissance du cinéma mauritanien et pour la création de "l'Espace Caravane", un centre culturel mauritanien à Paris, où l'association "Caravane des Etrangers Culturels" qu'il a créée en France, initie ce projet.

A Nouakchott, après avoir crée, sans soutien, la maison des artistes, il a participé à quelques synergies improvisées, en faveur de cette renaissance du cinéma, sans succès, à cause du manque de volonté politique dans ce secteur, devra-t-il nous dire.
Sans abdiquer, il crée Irivision PROD (art, cinéma, multimédia, communication) qui a l'ambition de concourir activement à l'émergence du nouveau cinéma et à la création artistique moderne en Mauritanie.

Il a souhaité s'exprimer dans nos colonnes, nous l'avons rencontré…

HORIZONS : Que peut-on dire à propos du cinéma mauritanien, et quel est le bilan du 7ème art dans notre pays, après 45 ans d'indépendance?


Malainine Néma Cherif : Pour préciser les termes, l'appellation "cinéma mauritanien" n'est pas utilisable aujourd'hui parce que le cinéma mauritanien n'existe pas encore, hélas, il est à réinventer. Ce qui est sûr et indéniable, ce sont les espoirs et ambitions de cinéastes mauritaniens locaux et émigrés, qui eux, existent en chair, en os… et en images.

Le cinéma ici, on peut en dire beaucoup au point où vos colonnes ne suffiraient pas pour tout exprimer à cause de son oubli et du manque de volonté politique dont souffre notre embryonnaire 7ème art. Je profite de cette occasion de libre et franche expression que m'offre votre journal pour remercier la TVM qui, au début de cette nouvelle ère de justice et de démocratie qui, je l'espère, n’est pas éphémère, nous a ouvert ses plateaux et son écran pour parler du cinéma devant les téléspectateurs mauritaniens.

Ce fut une première mais qui n'a pas suffi pour exprimer tout ce que nous voulions dire et montrer, ni à créer l'impact recherché auprès des pouvoirs publics qui, du reste, sont sous la pression nationale et internationale et doivent  impérativement et rapidement mettre en scène, et tourner ce grand défi historique mauritanien, celui de la réelle renaissance démocratique mauritanienne.

Mais cette culture, encore persistante de l'amnésie politique voulue et orchestrée, entretenue exclusivement par l'ignorance des bénéfiques effets de la production artistique moderne et populaire, a failli être fatale pour le cinéma et la création artistique.

Heureusement que l'on y a survécu, nous et nos beaux rêves pour servir et pérenniser, et cela dans la douleur encore, la belle diversité culturelle mauritanienne.

En effet, pendant vingt ans ou plus, des fonctionnaires rompus à tromper l'Etat et le citoyen "n'obéissant à aucune logique, ont par manque de sensibilité patriotique et artistique et par incompétence, étouffé et même tué dans l'oeuf, toute expression artistique moderne, la jugeant, et de quel droit, subversive.

Le cinéma, donc, n'a pas échappé à cet inavouable gâchis de nos potentialités. Ces fossoyeurs de l'Etat devraient payer pour ce que j'appellerai un forfait et, en guise de juste réparation aux arts et au 7ème art, l'Etat devrait, dare-dare, initier une forte volonté politique pour reconstruire ce secteur, donner le coup d'envoi nouveau à la création et aider à sensibiliser les investisseurs potentiels pour redynamiser les arts et la culture, sinon notre identité nationale risque fort bien d'être noyée dans toutes ces migrations et mutations que vit notre pays à l'aube de l'or noir.

L'histoire de notre cinéma national n'est qu'un mirage, excepté les films produits par l'avant-gardiste Hamam Fall et réalisés par Mohamed Ould Saleck qui sont restés ancrés dans la mémoire collective et qui sont dans le catalogue des 1400 films de la cinémathèque africaine à Paris avec les films de Med Hondo, Sidney Sekhona et A. Sissoko qui ont été produits par des fonds étrangers dictant leurs vision à eux.

A part cela ou des petits essais cinématographiques locaux, sans prétentions, que j'ai dû entreprendre, tout seul, ou parfois avec d'autres, sans appui, il n'y a pas encore eu de véritable cinéma mauritanien au sens propre, ni au  figuré….

Ce patrimoine cinématographique n'existe pas en Mauritanie et pourtant il y a beaucoup de cinéphiles mauritaniens qui rêveraient d'un cinéma qui parle de leur vie commune, de leur histoire commune et qui peut mettre en scène, de façon prospective, leur avenir commun. Et malgré la création à l'époque des "dinosaures" de l'office mauritanien du cinéma qui a été confié à des non-initiés, ce qui a précipité sa disparition, le cinéma mauritanien n'a pas encore pu naître. Il y a eu, par contre, beaucoup de productions étrangères qui ont tourné des films et documentaires en  Mauritanie pour les téléspectateurs occidentaux, sans aucune retombée pour la Mauritanie et cela, des fois, sous le nez et la barbe des pouvoirs publics.

Quand je suis revenu au pays, il y a dix ans, la tête pleine de projets cinématographiques, avec beaucoup de prédispositions et de contacts nationaux et internationaux pour commencer le chantier d'un cinéma national inexistant, j'ai été reçu et écouté par les plus hautes autorités de mon pays, dix ans après, c'est à croire que je n'ai pas été entendu. Pire, on m'a même menti et tenté de me décourager par une froide surdité officielle inavouable, du style : vas y, cours toujours…

Aujourd'hui le cinéma africain fête ses cinquante ans et ici nous inaugurons l'an zéro du cinéma mauritanien, il n'est donc pas encore tard pour tout recommencer…

HORIZONS : Qu'est ce qui peut permettre au cinéma mauritanien d'éclore ?

MNC : Le cinéma est un art total qui est adaptable à toutes les sociétés, à toutes les traditions. Les égyptiens le font à leur image, les marocains en font une de leurs priorités, au Sénégal et au Mali, le cinéma est entré dans les mœurs. Il faudrait bien que l'on s'y mette vite, nous aussi, et sans une volonté politique forte, nous n'y arriverons jamais.

Il faut que l'Etat crée une institution chargée du cinéma, de production audiovisuelle, de régulation et de formation. Il y a un nouveau cadre juridique à créer, sans textes, ce sera toujours anarchique dans ce secteur balbutiant.

Notre structure de production a eu des promesses et des confirmations de partenaires au développement en Mauritanie et à l'étranger pour financer le cadastre du cinéma, son état des lieux et ses perspectives. Cette étude peut donner des recommandations et des idées pour, enfin, sortir le cinéma et la production audiovisuelle de leur marasme actuel. Cela ne sera possible que si l'Etat mauritanien, via le ministère de la Culture, puisque le  "dossier " cinéma s'y est greffé depuis peu, nous invite à produire avec eux une "feuille de route" pour l'ambition
cinématographique nationale.

Du reste, un pays, un peuple qui ne produit pas, lui-même, ses propres images, est inéluctablement voué à disparaître dans les méandres de cette mondialisation globalisante.

Le cinéma est aussi une industrie qui a besoin de ressources humaines formées aux techniques modernes de l'image et du son, aux NTIC et aux arts.

Tous les corps de métiers s'y retrouvent, en effet, il y a beaucoup  de métiers très intéressants qui peuvent attirer toute la jeunesse vers les arts du spectacle.

Ce serait une grande plus-value pour le pays que de former des jeunes dans ce domaine très porteur. L'autre plus-value sera la maîtrise de la production de notre propre légende nationale et notre présence dans les médias et les festivals internationaux où seul le talent artistique et technique est primé, voire même adulé.

Economiquement, l'industrie cinématographique peut, si elle est bien orientée, générer autant de profits que les autres domaines économiques et financiers de notre pays. Il y a donc un énorme manque à gagner.

Avant que nous puissions produire et exporter de grandes oeuvres cinématographiques, nous pourrions utiliser le cinéma pour l'éducation et la sensibilisation sociales sur les sujets utiles au développement de nos populations déjà très téléphages et cinéphiles à souhait. Nous pourrions aussi démarrer, avec le cinéma, une revalorisation dynamique de notre patrimoine artistique et culturel. La matière première pour le cinéma est abondante dans notre pays, car le cinéma met en scène la vie dans le passé, le présent et dans l'avenir. Il peut même jouer le rôle de  catalyseur pour mieux ancrer, chez nos concitoyens, les notions de l'Etat, de justice,  de démocratie et renforcer, promouvoir la sacro-sainte unité nationale.

Pendant un an à Paris, j'ai eu la chance, après mes études de cinéma, de participer à la production d'une série  télévisée intitulée " Tribanai " diffusée sur TF1. On réalisait chaque mois un procès fictif tiré de la pure réalité, pour faire comprendre aux téléspectateurs le fonctionnement de la justice et faire ainsi une pédagogie innovante de la loi. Ce concept est adaptable chez nous et très utile à plus d'un titre, si l'on veut réformer et innover en termes de justice tout en proposant une pédagogie adaptée à nos réalités musulmanes, pour plus de respect envers les lois et pour plus
d'équité entre nos concitoyens. C'est une idée qui peut être coproduite par le ministère de la Justice, la TVM et IRIVISION PROD ou d'autres producteurs.

La télévision a un grand rôle à jouter pour développer le cinéma, car elle ne peut pas se passer du cinéma et le  cinéma ne peut pas se passer de la télévision. C'est un mariage de raison qui tarde à se faire… Ce qui peut faire éclore le 7ème art dans notre pays, c'est aussi et surtout un partenariat dynamique entre le public et le privé qui fait défaut à ce jour, et bien sûr, l'autre condition sine qua non serait la libéralisation des ondes et la privatisation des médias publics.

HORIZONS : La production cinématographique a un coût certain. Quels tuyaux ou quels conseils donneriez- vous aux jeunes cinéastes, réalisateurs ou producteurs amateurs et aux professionnels du métier chez-nous, en Mauritanie ?

MNC : Il y a des professionnels mauritaniens qui n'ont pas besoin de mes conseils parce qu'ils ont déjà tracé leurs voies pour y arriver, forts de leurs réseaux extérieurs. Mais on peut toujours m'envoyer des e-mails auxquels je répondrais gracieusement, ( Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir ) en attendant la création en cours du site WEB IRIVISION.com qui comportera toutes les informations relatives au cinéma et à toutes les étapes et contacts liés à la production audiovisuelle, entre autres.

Pour les jeunes amateurs ou cinéastes en herbe, je leur recommanderai de bien se former, de maîtriser tous les outils techniques et artistiques qui peuvent les aider à exprimer ce qu'ils ont dans les tripes…

Pour, enfin parler des moyens financiers nécessaires à la production audiovisuelle et artistique, je vous confirme que notre pays, malgré son avenir pétrolier, n'a pas un fonds spécifique pour les arts et le cinéma. Mais il existe des budgets alloués à notre pays pour l'art, le cinéma et la culture, par nos partenaires au développement (ex:UNESCO-ALESCO, Fonds Sud Francophonie, ACP-CEE, etc.

Si la naissante production cinématographique locale n'en a pas profité à ce jour, cela est dû au manque de formation et d'organisation dans ce secteur, et ensuite parce que nos représentants auprès des institutions étrangères qui  soutiennent les créateurs et entrepreneurs du cinéma du Sud, n'informent pas assez les intéressés et ont d'autres chats à fouetter que de s'occuper d'un cinéma embryonnaire resté au pays, et cela est dû aussi au Ministère de la Culture, qui est désormais responsable de ce cinéma, encore dépourvu de textes juridiques et de structure nationale  l'organisant. Ce département ne coordonne pas encore assez avec le Ministère des Affaires Economiques et du Développement pour trouver ces fonds d'aide au futur cinéma mauritanien.

Je pense que ce gros chantier ne se fera, qu'après la transition que nous vivons actuellement, avec un ministère de la Culture issu d'un gouvernement démocratique formé par un président élu démocratiquement. Le CMJD et son gouvernement de transition peuvent, tout au plus, nous aider à organiser et à préparer le terrain pour ce grand défi culturel identitaire mauritanien.

Il y a aussi la responsabilité des investisseurs et des hommes d'affaires mauritaniens dans le développement du cinéma qui fait défaut.

Tous nos "argentiers patriotes" doivent concourir à l'éducation et à l'émancipation du peuple mauritanien à travers leur soutien à la création artistique et culturelle entre autres.

Il existe aussi une ou deux associations de cinéastes "peshmerga" créées pour, soit disant, faciliter l'aide et la  promotion du 7ème art et qui sont à vrai dire, malgré elles, rien que des coquilles vides au service exclusif des personnes qui les président, c'est vous dire aussi combien la tâche de remettre le cinéma sur les rails incombe aussi tant aux professionnels qu'à l'Etat.

HORIZONS : Le mot de la fin pour conclure cet éclairage sur le 7ème art ?

MNC : Notre devoir national primordial sera la revalorisation du précieux legs de notre passé, sans lequel notre jeunesse perdra à coup sûr tous ses repères civilisationnels. Avec cela, nous pourrions avoir le luxe de produire un vrai nouveau cinéma d'auteurs, et s'offrir un excellent dialogue cinématographique local.

La création artistique rime toujours avec la liberté et notre diversité culturelle est un trésor qui ne peut que consolider notre sacro-sainte unité nationale, et nous être une source d'inspiration inépuisable.

J'apprécie à sa juste valeur, et je ne suis pas le seul, l'ouverture des médias publics à la liberté d'expression citoyenne, gage d'une vraie démocratie mauritanienne à parfaire, de jour en jour, avec la spécificité de notre synergie nationale.
Et mille et un mercis à votre journal de m'avoir permis de m'exprimer sur ce sujet important à plus d'un titre, et intarissable à souhait.

Source: Horizons n° 4125

 
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