Trois hommes, une vie Version imprimable Suggérer par mail
24-07-2007 - 10:28

Par: Ould Oumère

Mbodj est forestier. Il était à Keur Macène quand il a été déporté.

Sy Hamédine, instituteur. Il était à Sélibaby.

Doudou Bâ, infirmier. Il était à Atar.

 

Mbodj est forestier. Il était à Keur Macène quand il a été déporté. Il raconte :


‘Moi je suis forestier et j’étais à Keur Macène comme chef de cantonnement. Je suis venu en mission à Rosso ; c’était en 1990 au cours de la semaine de l’arbre ; nous étions convoqués à Rosso pour les préparatifs de la journée de l’arbre ; le matin, j’ai eu un entretien avec mon inspecteur ; nous avons arrêté toutes les modalités pour le déroulement de la journée ; je suis retourné à la maison pour me préparer à rentrer sur Keur Macène ; après le déjeuner l’inspecteur adjoint est venu m’appeler ;

au bureau l’inspecteur m’a dit que je devais retourner immédiatement à Keur Macène  avec son adjoint pour acheminer des plants à la demande du directeur de la protection de la nature ; quelques minutes après, un adjudant chef de la police du nom de Camara est venu ; il a appelé l’inspecteur dehors ; après des conciliabules l’inspecteur m’a demandé de rapporter un document qui était chez moi ; je suis allé avec le chauffeur le prendre ; j’ai senti un changement dans son attitude à mon égard ;


quelques minutes après le policier est revenu pour m’informer que j’étais convoqué au commissariat à 18 heures ; je suis allé chez moi et à 18 heures je me suis rendu au commissariat ; j’y ai trouvé le même adjudant chef ; il m’a demandé de revenir le lendemain matin ; ce que j’ai fait ; on m’a emmené devant le commissaire. «- Vous êtes bien le chef du cantonnement de KM ? – Oui - J’espère que tu as bien reboisé – Oui. Ensuite il m’a ensuite posé quelques questions : ‘Où est ton père ?’ J’ai répondu qu’il avait été déporté ; il m’a demandé si j’avais de ses nouvelles, j’ai répondu que je n’en avais pas. ‘Tu es marié ?’ ‘Non’.


Il m’a demandé de revenir le soir ; le soir quand je suis revenu, on m’a demandé d’attendre devant le commissariat près de la poste ; vers 19 heures quatorze policiers biens armés m’ont accompagné à la maison ; comme on sortait de la police ma mère qui était inquiète est venue aux nouvelles ; nous sommes tous allés à la maison ; mes sœurs étaient à un mariage dans le quartier ; quand toute la famille a été rassemblée, les policiers nous ont conduits vers la sortie de la ville ; peu avant Keur Mour ils nous ont remis à des gendarmes venus de Gani ; ces derniers nous ont conduits à la forêt de Gani où il y avait une garnison de la gendarmerie ; on est resté jusqu’à 4 heures du matin et le lieutenant qui dirigeait le contingent est arrivé ; il nous a demandé où on habitait à Rosso ;  mon neveu âgé de 7 ans lui a dit :’je vous connais, nous habitons à coté de chez vous et je connais vos enfants qui sont mes camarades de jeu.’ Le lieutenant a tourné la tête ; il est allé dire quelque chose à un autre gendarme qui nous a installé quelque part et nous a apporté à manger.


Après cela nous avons été conduits à Médina où il y avait un petit poste de gendarmerie ; on m’a demandé de vider une pirogue qui prenait de l’eau, puis on nous a mis dans la pirogue ; le piroguier était armé ; il nous a fait traverser et nous a déposés sur l’autre rive à quelques kilomètres de Dagana ; nous ne savions pas où aller ; ce sont les lumières de la ville qui nous ont orientés ; nous avons marché très longtemps avant d’arriver ; j’ai demandé où se trouvait la brigade de la gendarmerie ; j’ai trouvé un gendarme à qui j’ai expliqué notre situation ; après les enquêtes nous avons été conduits au camp des réfugiés. Nous sommes restés 20 jours sans assistance et nous avons survécu grâce à la solidarité des réfugiés qui partageaient avec nous ce qu’ils avaient ; c’est bien après que le HCR nous a pris en charge. Depuis, nous sommes ici. Entre temps mon père est décédé et nous nous sommes là….’

 

Sy Hamédine, instituteur. Il était à Sélibaby.

‘Je m’appelle Sy Hamédine ; j’étais à Sélibaby comme instituteur ; j’ai enseigné plus de vingt ans dans la même ville ; fin avril 1989 on me convoquait régulièrement à la police ; on me demandait mes pièces et celles de ma famille ; j’ai apporté les actes de naissances, les certificats de nationalité ; c’était  pendant le Ramadan ; chaque fois que je sortais de l’école, je me rendais à la police ; jusqu’au 5 mai. C’était le jour de la Korité, il m’ont pris à l’endroit où j’étais venu pour participer à la prière ; j’étais avec deux de mes garçons ; j’ai envoyé quelqu’un à la maison pour informer mon épouse ;


au commissariat nous sommes restés dans la cour pendant un certain temps ; à un moment donné des policiers nous ont fait monter dans une voiture et nous sommes allés chez moi où j’ai trouvé mon épouse et mes autres enfants.  L’un des policiers m’a dit :’Monsieur Sy, vous pouvez prendre ce que vous voulez de vos bagages.’ Mais chaque fois que je prenais quelque chose les policiers se tiraillaient pour me l’arracher. Finalement j’ai tout laissé et nous avons été embarqués pour retourner à la police. Il y a des  gens qui ont été torturés mais nous nous n’avons pas été brutalisés. Seulement nous avons laissé tous nos biens là-bas : le bétail, le mobilier et tout le reste.


Nous avons été conduits par la suite à Gouraye en face de Bakel ; on est arrivé vers le crépuscule ; il y avait beaucoup de gens. Le lendemain, on nous a fait traversé ; il y avait une liste établie à cet effet ; l’une de mes filles qui était à l’université est arrivée le lendemain ; quand elle a appris que sa famille était déportée, elle a piqué une crise ; heureusement  un ami professeur l’a rassurée en lui expliquant que ses parents et ses frères étaient en vie ; mais elle ne s’est vraiment calmée que quand elle nous a rejoints. Sa petite sœur qui était également à l’université a traversé par Rosso quand elle a appris notre déportation pour venir à notre recherche.

De Bakel nous avons été acheminés sur Tambacounda puis de Tambacounda à Dakar. A Ouakam précisément. Là, nous retrouvons tous les mauritaniens ; il y en avait beaucoup. Il y avait aussi des mauritaniens nés au Sénégal que l’on voulait rapatrier. Ces derniers ont dit qu’ils ne connaissaient pas la Mauritanie et qu’il n’était pas question pour eux d’y aller. Finalement avec l’intervention des chefs de quartier, ces gens ont été ramenés chez eux.

De là, nous sommes allés à Thiès où on est resté un peu plus d’un mois, ce qui a failli compromettre les études des enfants ; j’avais deux garçons qui devaient passer le bac ; comme on avait des connaissances ici, ma famille est allée à Saint Louis et moi je suis resté pour enseigner. Aujourd’hui Dieu merci mes deux garçons on terminé leurs études à l’université. L’une de mes filles était professeur dans le privé. L’autre est sage femme. Actuellement elle est à l’étranger. Nous sommes là depuis lors’.

 

Doudou Bâ, infirmier. Il était à Atar.

‘Je suis infirmier, je travaillais à l’hôpital d’Atar. Le 7 mai, j’étais à la maison ; il y a eu les événements et les rapatriements ont commencé ; mais moi je ne pensais pas que je pouvais être victime de ces événements ; c’était le soir, j’étais couché à la maison vers 20 heures après la rupture du jeûne, parce que c’était pendant le Ramadan ; je me reposais ; il y avait mon épouse, sa maman et mes enfants. Un policier est venu et m’a demandé de prendre mes papiers et de le suivre. J’ai pris mon passeport et ma carte d’identité et je suis allé à la police ; le commissaire a examiné mes papiers, il les a gardés et m’a demandé d’aller m’asseoir dans le box. J’y ai passé la nuit et le lendemain vers 11 heures, j’ai vu la Land-Rover de l’hôpital  qui est arrivée avec mon épouse et mes enfants.

En ce moment mon épouse était en état de grossesse. On nous a emmenés à Nouakchott où nous sommes arrivés vers minuit. On m’a emmené à la Direction de la Sûreté ; ensuite on m’a conduit à la brigade mobile près du Croissant Rouge. On m’a placé dans une chambre ; le commissaire m’a dit que je devais passer la nuit pour partir le lendemain avec le pont aérien. Il m’a réconforté en me disant que c’était une situation qu’il fallait gérer, qu’on allait partir et revenir bientôt dès que tout sera calme.


Le matin vers 7 heures une voiture de la police est venue et nous a emmenés à l’aéroport. Après on m’a débarqué à Dakar. Avec mes enfants seulement. Ce ne sont pas ceux de mon épouse. Comme c’était une mauresque, ses parents sont venus au commissariat et elle a été épargnée. Arrivé à Dakar, on s’est organisé. C’était dans le moi de mai. En août je reçois un message du Croissant Rouge m’informant que mon épouse était décédée des suites de son accouchement. Je croyais que c’étaient des histoires. J’ai téléphoné à un ami médecin avec qui j’avais travaillé à l’hôpital d’Atar et qui était en France. Il a appelé des religieuses qui travaillaient à Atar et elles ont confirmé le décès de mon épouse. Ce fut un véritable choc. Maintenant on est là. Personnellement je  n’ai pas été brutalisé, c’est certain. Je n’ai pas été agressé même verbalement.

Source: La Tribune (Mauritanie)

 
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